Denis Bouhineau

Google, Coca-Cola et l’enseignant ...
[Enseignement, Francais]

                Google et Coca-Cola ont chacun un secret. Pour Coca-cola , c’est la recette d’une boisson gazeuse ; pour Google , c’est un algorithme de notation/cotation (ranking/page-ranking) des pages web. Chacun garde précieusement son secret. Comme si sa survie (économique) en dépendait ? Par goût de la propriété intellectuelle ? (Paradoxalement, chacun peut conserver son secret tout en délivrant sa production au plus grand nombre) Par respect du consommateur ?

 

Si Cocal-Cola révélait son secret, ses concurrents pourraient faire la même boisson, ce serait gênant pour Coca-Cola, mais pas pour les consommateurs.

Si Google révélait son secret, ses concurrents pourraient offrir le même classement des pages web, ce serait gênant pour Google, mais pas pour les consommateurs. 

 

Est-ce tout ?

 

Je ne suis pas un fin économiste, je ne sais pas quelles seraient les conséquences sur le marché des boissons gazeuses de la révélation de ce secret, et des autres secrets de fabrications des autres boissons gazeuses. Amélioration des recettes ? Effondrement des marques productrices de boissons gazeuses propriétaires d’un secret de fabrication au bénéfice des fabricants génériques ? Resserrement ou diversification des offres ? Augmentation ou baisse du coût des boissons gazeuses ? etc.

Sans être exagérément optimiste, il me semble raisonnable d’imaginer que les consommateurs y gagneraient. Le secret de Coca-Cola est donc un secret pour la firme et contre le consommateur mais, pour autant, le droit de la propriété intellectuelle garantit, légalement/justement, à Coca-Cola  de pouvoir le conserver secret.

 

Pour Google, je ne sais pas plus quelles seraient les conséquences sur le marché des nouvelles technologies de l’information de la révélation du secret de l’algorithme de notation des pages web. Amélioration de l’algorithme ou des réponses ? Effondrement de Google au profit d’autres fournisseurs ? Resserrement ou diversification des offres ? etc.

Est-ce tout ?

Si c’était tout, les mêmes conclusions seraient tirées, et l’on pourrait dire que les consommateurs gagneraient à sa révélation.

Et où est l’enseignant dans cette histoire ?

 

Pour filer l’analogie, l’enseignant distille ses savoirs, les transmets (qu’importe le contenu pourvu que l’on ait l’ivresse), et évalue les résultats de cette transmission.

Plus sérieusement, en fait, ce qui m’intéresse ici, c’est de considérer l’évaluation des travaux des élèves. En particulier, non pas l’évaluation des examen finaux ou des contrôles de cours d’année avec des sujets comportant exercices et problèmes avec un barème précis défini a priori, mais l’évaluation des rapports de stage ou de projet, des compte-rendu de travaux pratiques, des soutenances, des exposés, des posters, des dossiers, c'est-à-dire, là où il n’y a pas un barème fin, défini a priori, associant questions et réponses. Souvent dans ces évaluations, il y a tout de même un barème, mais avant l’examen des travaux il est imprécis et se précise en fonction des productions(*).

Par exemple, avant un projet d’informatique, je peux dire que l’évaluation portera sur les algorithmes mis en œuvre, sur les tests effectués et sur le compte-rendu décrivant le déroulement du projet (1/3, 1/3, 1/3). Après le projet et la remise des rapports, au vu de travail, je peux affiner le barème pour les algorithmes proposés (utilisation de structures de données adaptées, complexité des algorithmes, récupération sur erreur, structuration du code, commentaires, ...), les tests effectués (couverture, description des tests, description des résultats, approche systématique fondée sur les algorithmes ou sur la forme des données, évaluation de la complexité expérimentale, ...) et les rapports (présence d’une introduction, d’un plan, d’une conclusion, description du contexte, schéma, qualité de la langue, explicitation des principes des algorithmes, ...)

Souvent, en apprenant la nature du barème final, des étudiants râlent : « Si j’avais su qu’il fallait mettre une introduction ... » La question n’est pas de savoir si je leur avais dit qu’il fallait mettre une introduction (je l’avais fait), mais est-ce qu’il fallait leur fournir le barème final avant ? Est-ce que c’était possible ? Est-ce que c’était  préférable ? La question se rapproche donc de savoir si Google doit fournir son algorithme de cotation/notation des pages web.

La différence entre Coca-Cola et Google (une différence), vient de là. Que la recette de fabrication du Coca-Cola soit connue ou pas ne changera pas la nature des matières premières (eau, édulcorants, exhausteur de goût, ...) intervenant dans la composition, ni ne changera la définition du temps ou de la température utilisée dans la recette. Pour Google, la matière première n’est pas inerte, il n’y a pas que Google et l’utilisateur dans le bateau, il y a aussi les auteurs/propriétaires des pages web et nombreux sont ceux, semble-t-il, qui veulent, comme les étudiants, avoir la meilleure notation/cotation possible pour leur production.

Alors, pourquoi Google veut garder secret son algorithme de cotation/notation des pages web ? Pour garder sa position sur le marché des nouvelles technologies ? Pour le bien des utilisateurs ? Parce que le secret en question comporte des clauses inavouables ? Pour être en position dominante dans ses discussions commerciales avec les annonceurs et autres entreprises participant à l’économie numérique ?

 La question est peut-être plus complexe pour Google que pour l’enseignant, même si l’un peut éclairer l’autre ...

La crainte, en rendant publique les barèmes d’évaluations, c’est que les étudiants, au lieux de réfléchir à ce qu’ils doivent mettre dans leur copie et fassent un travail de réflexion, de reformulation, de synthèse, d’explicitation, ...,  qu’au lieu de cela les étudiants suivent à la lettre le barème proposé pour avoir la meilleure évaluation. La crainte, c’est de recevoir, au final, le même rapport en autant d’exemplaires qu’il y a d’étudiants, sans qu’aucun n’ait d’originalité. Le bon coté, ce sera que la note sera facile à donner (20/20 pour  tout le monde – qui a dit que quand le prof note ses étudiants c’est lui qu’il note ?) De toute façon, donner une note, ce n’est pas le plus important. Quand l’étudiant travaille pour la note, l’enseignant travaille pour  le savoir.

Alors, pour Google, est-ce que l’on peut croire que son secret protège les utilisateurs contre les propriétaires qui formateraient leurs pages pour apparaître au mieux dans son classement ? (la réponse n’est peut-être pas si loin)

 

Pour contrepoint, en ces périodes électorales, il n’est peut-être pas inutile de mentionner la problématiques des lois électorales et des découpages de circonscriptions (française ou américaine) et des paradoxes que l’on obtient facilement, dans certains cas, quand l’on peut élire le candidat que l’on veut, connaissant les intentions de vote des électeurs, en choisissant la loi électorale adéquate.

           

 

(*) : Évaluer n’est pas facile, évaluer une activité participant à l’apprentissage, en cours d’apprentissage (comme un compte-rendu de travaux pratiques) n’est pas facile (on ne peut évaluer ce qui a été compris/appris, l’apprentissage étant en cours ; mais on peut évaluer la ‘bonne volonté’ mise en œuvre pour cet apprentissage). Mais l’administration veut des notes et d’un point de vue pédagogique, la note est un levier pour que le travail soit effectué avec un minimum de sérieux, c’est une marque signifiant l’importance que l’équipe enseignante porte à tel ou tel travail, c’est plus efficace qu’une mention ‘obligatoire’ apposée sur un travail. Pour nombre d’élèves, pas tous heureusement, c’est plus motivant que le savoir, hélas.

Ce genre d’évaluation repose souvent sur des principes implicites : la moyenne sera facile à obtenir, en contre partie, les notes ne seront pas très élevées, la majeur partie des notes doit pouvoir se situer entre 12 et 14. Aussi il s’agit de trouver une façon de noter qui répartisse les copies entre trois gros paquets 12, 13 et 14, laissant pour l’exception les copies en dehors de ces paquets. La répartition pourrait se faire au jugé, avec une évaluation globale de la copie, mais cela comporte des risques de subjectivité (de notation à la tête du client, ou en fonction de la seule présentation de la copie). Après avoir vue quelques copies, souvent il apparaît des éléments discriminants, souvent des points précis, que l’on peut évaluer objectivement, pas nécessairement représentatifs de l’ensemble du travail, mais porteurs d’éléments importants de ce que l’on souhaite enseigner. Le barème peut alors être constitué, à partir d’éléments globaux, d’éléments définis a priori et de ces éléments discriminants découverts a posteriori, impossible à donner au départ. Il peut sembler très précis (du fait des éléments discriminants), il opère plus par évaluation globale, académique et par échantillonnage sur quelques points précis seulement.

posted by Denis Bouhineau on Thursday 3rd, May 2007 (13:49) - comments (1) - permanent link


Comments

posted by manu on Wednesday 30th, January 2008 (17:36)

La recette de coca-cola est connue..
voir l' exellent ouvrage de William Reymond: Coca-cola, l' enquète interdite

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