Google et Coca-Cola ont chacun un secret. Pour Coca-cola ,
c’est la recette d’une boisson gazeuse ; pour Google , c’est un algorithme
de notation/cotation (ranking/page-ranking) des pages web. Chacun garde
précieusement son secret. Comme si sa survie (économique) en dépendait ?
Par goût de la propriété intellectuelle ? (Paradoxalement, chacun peut
conserver son secret tout en délivrant sa production au plus grand nombre) Par
respect du consommateur ?
Si Cocal-Cola révélait son secret, ses concurrents
pourraient faire la même boisson, ce serait gênant pour Coca-Cola, mais pas
pour les consommateurs.
Si Google révélait son secret, ses concurrents pourraient
offrir le même classement des pages web, ce serait gênant pour Google, mais pas
pour les consommateurs.
Est-ce tout ?
Je ne suis pas un fin économiste, je ne sais pas quelles
seraient les conséquences sur le marché des boissons gazeuses de la révélation
de ce secret, et des autres secrets de fabrications des autres boissons
gazeuses. Amélioration des recettes ? Effondrement des marques
productrices de boissons gazeuses propriétaires d’un secret de fabrication au
bénéfice des fabricants génériques ? Resserrement ou diversification des
offres ? Augmentation ou baisse du coût des boissons gazeuses ? etc.
Sans être exagérément optimiste, il me semble raisonnable
d’imaginer que les consommateurs y gagneraient. Le secret de Coca-Cola est donc
un secret pour la firme et contre le consommateur mais, pour autant, le droit
de la propriété intellectuelle garantit, légalement/justement, à Coca-Colade pouvoir le conserver secret.
Pour Google, je ne sais pas plus quelles seraient les
conséquences sur le marché des nouvelles technologies de l’information de la
révélation du secret de l’algorithme de notation des pages web. Amélioration de
l’algorithme ou des réponses ? Effondrement de Google au profit d’autres
fournisseurs ? Resserrement ou diversification des offres ? etc.
Est-ce tout ?
Si c’était tout, les mêmes conclusions seraient tirées, et
l’on pourrait dire que les consommateurs gagneraient à sa révélation.
Et où est l’enseignant dans cette histoire ?
Pour filer l’analogie, l’enseignant distille ses savoirs,
les transmets (qu’importe le contenu pourvu que l’on ait l’ivresse), et évalue
les résultats de cette transmission.
Plus sérieusement, en fait, ce qui m’intéresse ici, c’est
de considérer l’évaluation des travaux des élèves. En particulier, non pas
l’évaluation des examen finaux ou des contrôles de cours d’année avec des
sujets comportant exercices et problèmes avec un barème précis défini a priori,
mais l’évaluation des rapports de stage ou de projet, des compte-rendu de
travaux pratiques, des soutenances, des exposés, des posters, des dossiers,
c'est-à-dire, là où il n’y a pas un barème fin, défini a priori,
associant questions et réponses. Souvent dans ces évaluations, il y a tout de
même un barème, mais avant l’examen des travaux il est imprécis et se précise
en fonction des productions(*).
Par exemple, avant un projet d’informatique, je peux dire
que l’évaluation portera sur les algorithmes mis en œuvre, sur les tests
effectués et sur le compte-rendu décrivant le déroulement du projet (1/3, 1/3,
1/3). Après le projet et la remise des rapports, au vu de travail, je peux affiner
le barème pour les algorithmes proposés (utilisation de structures de données
adaptées, complexité des algorithmes, récupération sur erreur, structuration du
code, commentaires, ...), les tests effectués (couverture, description des
tests, description des résultats, approche systématique fondée sur les
algorithmes ou sur la forme des données, évaluation de la complexité
expérimentale, ...) et les rapports (présence d’une introduction, d’un plan,
d’une conclusion, description du contexte, schéma, qualité de la langue,
explicitation des principes des algorithmes, ...)
Souvent, en apprenant la nature du barème final, des
étudiants râlent : « Si j’avais su qu’il fallait mettre une
introduction ... » La question n’est pas de savoir si je leur avais dit
qu’il fallait mettre une introduction (je l’avais fait), mais est-ce qu’il
fallait leur fournir le barème final avant ? Est-ce que c’était
possible ? Est-ce que c’étaitpréférable ? La question se rapproche donc de savoir si Google doit
fournir son algorithme de cotation/notation des pages web.
La différence entre Coca-Cola et Google (une différence),
vient de là. Que la recette de fabrication du Coca-Cola soit connue ou pas ne
changera pas la nature des matières premières (eau, édulcorants, exhausteur de
goût, ...) intervenant dans la composition, ni ne changera la définition du
temps ou de la température utilisée dans la recette. Pour Google, la matière
première n’est pas inerte, il n’y a pas que Google et l’utilisateur dans le
bateau, il y a aussi les auteurs/propriétaires des pages web et nombreux sont
ceux, semble-t-il, qui veulent, comme les étudiants, avoir la meilleure
notation/cotation possible pour leur production.
Alors, pourquoi Google veut garder secret son algorithme de
cotation/notation des pages web ? Pour garder sa position sur le marché des
nouvelles technologies ? Pour le bien des utilisateurs ? Parce que le
secret en question comporte des clauses inavouables ? Pour être en
position dominante dans ses discussions commerciales avec les annonceurs et
autres entreprises participant à l’économie numérique ?
La question est
peut-être plus complexe pour Google que pour l’enseignant, même si l’un peut
éclairer l’autre ...
La crainte, en rendant publique les barèmes d’évaluations,
c’est que les étudiants, au lieux de réfléchir à ce qu’ils doivent mettre dans
leur copie et fassent un travail de réflexion, de reformulation, de synthèse,
d’explicitation, ...,qu’au lieu de cela
les étudiants suivent à la lettre le barème proposé pour avoir la meilleure
évaluation. La crainte, c’est de recevoir, au final, le même rapport en autant
d’exemplaires qu’il y a d’étudiants, sans qu’aucun n’ait d’originalité. Le bon
coté, ce sera que la note sera facile à donner (20/20 pourtout le monde – qui a dit que quand le prof
note ses étudiants c’est lui qu’il note ?) De toute façon, donner une
note, ce n’est pas le plus important. Quand l’étudiant travaille pour la note,
l’enseignant travaille pourle savoir.
Alors, pour Google, est-ce que l’on peut croire que son
secret protège les utilisateurs contre les propriétaires qui formateraient
leurs pages pour apparaître au mieux dans son classement ? (la réponse
n’est peut-être pas si loin)
Pour contrepoint, en ces périodes électorales, il n’est
peut-être pas inutile de mentionner la problématiques des lois électorales et
des découpages de circonscriptions (française ou américaine) et des paradoxes
que l’on obtient facilement, dans certains cas, quand l’on peut élire le
candidat que l’on veut, connaissant les intentions de vote des électeurs, en
choisissant la loi électorale adéquate.
(*) : Évaluer n’est pas facile, évaluer une activité
participant à l’apprentissage, en cours d’apprentissage (comme un compte-rendu
de travaux pratiques) n’est pas facile (on ne peut évaluer ce qui a été
compris/appris, l’apprentissage étant en cours ; mais on peut évaluer la
‘bonne volonté’ mise en œuvre pour cet apprentissage). Mais l’administration
veut des notes et d’un point de vue pédagogique, la note est un levier pour que
le travail soit effectué avec un minimum de sérieux, c’est une marque
signifiant l’importance que l’équipe enseignante porte à tel ou tel travail,
c’est plus efficace qu’une mention ‘obligatoire’ apposée sur un travail. Pour nombre
d’élèves, pas tous heureusement, c’est plus motivant que le savoir, hélas.
Ce genre d’évaluation repose souvent sur des principes
implicites : la moyenne sera facile à obtenir, en contre partie, les notes
ne seront pas très élevées, la majeur partie des notes doit pouvoir se situer
entre 12 et 14. Aussi il s’agit de trouver une façon de noter qui répartisse
les copies entre trois gros paquets 12, 13 et 14, laissant pour l’exception les
copies en dehors de ces paquets. La répartition pourrait se faire au jugé, avec
une évaluation globale de la copie, mais cela comporte des risques de
subjectivité (de notation à la tête du client, ou en fonction de la
seule présentation de la copie). Après avoir vue quelques copies, souvent il
apparaît des éléments discriminants, souvent des points précis, que l’on peut
évaluer objectivement, pas nécessairement représentatifs de l’ensemble du
travail, mais porteurs d’éléments importants de ce que l’on souhaite enseigner.
Le barème peut alors être constitué, à partir d’éléments globaux, d’éléments
définis a priori et de ces éléments discriminants découverts a posteriori,
impossible à donner au départ. Il peut sembler très précis (du fait des
éléments discriminants), il opère plus par évaluation globale, académique et
par échantillonnage sur quelques points précis seulement.
You can't add comments with your actual clearance level.
Blog description
Nom : Denis Bouhineau
Fonction : Enseignant-Chercheur
Blog enseignement : sur l'informatique et les ordinateurs
Blog recherche : sur l'enseignement avec l'aide d'ordinateurs